Bile Versée

   Je ne m’inquiète pas, je ne m’inquiète jamais.

   Quelque chose se décroche et touche le fond. Je le sais parce que je sens les remous qui viennent lécher ma barque. Au-dessous, l’eau se trouble, ou bien est-ce le ciel qui se couvre ? Cela ne me concerne pas, je garde le cap d’une main légère, mais déterminée. Je me repais des paysages qui défilent sur les rives. Si parfois, le chaos l’emporte, je n’en suis que plus fascinée. J’y cherche les répétions et les schémas d’où va éventuellement émerger l’ordre. Le chaos n’est qu’un trompe l’oeil, certains y sombrent en se débattant. Je préfère flotter, me laisser porter avec joie sur la crête des turbulences et voir renaître le calme.

   Je ne m’inquiète pas.

   Il y a, à l’horizon, un soleil couchant qui se fait dévorer par les flots impassibles. Vaillant, le soleil jette ses rayons à tous ceux qui veulent bien les recevoir en guise de salut. Je goûte leur chaleur sur ma peau avec délice. Autour, tout autour, le silence tombe, épais, dansant, gluant. Cela se colle à mes cheveux.

   Je ne m’inquiète jamais.

   Les poissons qui caressaient encore tantôt la coque de mon esquif l’esquivent. La nuit est sombre. Elle mâche tous les sons pour les déglutir à l’oreille du voyageur perdu comme autant de cris de désespoir.

   Je ne m’inquiète pas.

   L’onde qui fut pure croupie calmement. Le chaos n’a rien à voir là-dedans, ce n’est que négligence. Le débit devient trop faible pour naviguer. Bientôt, la coque racle la vase et bute sur les galets. Je n’avancerai plus comme ça.

   Je ne m’inquiète jamais.

   Je pose le pied au fond de l’eau. Il s’enfonce un peu dans la mollesse, mais rien de grave. Ma route continue, plus morne que jamais, mais la vie palpite toujours au chaud dans ma cage thoracique. Je garde le cap. Je suis le cours de l’eau, je sais qu’elle me mènera vers des contrées nouvelles. La lande n’est que désolation, elle est chapeautée d’un brouillard bourbeux.

   Je ne m’inquiète pas.

   Devant, l’entrée d’une grotte avale le courant, la bouche grande ouverte. Une telle offrande ne se refuse pas. Je m’aventure sans hésiter. Je n’ai pas besoin de lumière, je vois grâce à mes doigts qui effleurent les parois humides. Le froid devient un manteau.

   Je ne m’inquiète jamais.

   Plus loin, quand tout est sombre, la grotte se referme sur moi. Elle m’embrasse et m’enlace. Le contact est répugnant, grouillant d’un millier de pattes. Je n’en veux pas. Je refuse. Les pattes s’accrochent, me griffent, tordent ma chair pour la retenir. « Nous sommes là. Nous t’aimons. » Les voix se veulent mielleuses mais ne sont que visqueuses. Je laisse ma peau se détacher de moi et les pattes s’en contente : elles festoient dans le noir et murmurent de faux mots d’amour rance.

   Je ne m’inquiète pas.

   La grotte s’ouvre à nouveau. Dehors, l’air assaille ma peau trop jeune comme autant de piqûres. C’est bon. Je m’arrête. Les vagues vont et viennent et vont et viennent.

   Je ne m’inquiète plus.

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1 commentaire

Classé dans Micro-histoire

Une réponse à “Bile Versée

  1. Alysse

    Hm.. Joli mais bizarre

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