There Will Be Blood

Oh, et puis qui lit les introductions des auteurs de toute manière ? Lisez.

Mercurio encercla Carnabella, pointant sa hallebarde vers le torse de son opposante. Elle fit tournoyer son imposant marteau dans sa main droite comme s’il s’agissait d’une baguette en bois. Le combat devait tenir en haleine les spectateurs, ceux physiquement présents tout comme ceux qui suivaient la transmission assurée par deux petites caméras qui voletaient autour d’eux. Il ne s’agissait pas de se précipiter tête baissée dans l’action au risque de terminer le combat trop rapidement. Vainqueur ou pas, les maîtres de l’arène ne seraient pas clément avec celui qui priverait de suspens des hordes de spectateurs.

Les deux gladiateurs se connaissaient bien. L’entraînement les avait vus s’opposer à plusieurs reprises et ils s’étaient mutuellement étudiés en visionnant leurs combats officiels passés. Mercurio savait que Carnabella avait une technique précise mais brute, elle manquait de subtilité dans ses attaques. Elle compensait par une vivacité hors du commun, sans compter ses terrifiantes capacités de contorsionniste.

Mercurio était loin d’égaler la vitesse de son adversaire, mais les stratégies qu’il développait tel un joueur d’échecs lui gagnaient les faveurs des maîtres de l’arène et en faisait le cauchemar des coachs de ses adversaires. Cela lui permettait de durer dans ce milieu mortel depuis plusieurs années maintenant. Ça devait être une sorte de record. Contrairement à la plupart des gladiateurs, il avait choisi cette voix sans se faire d’illusions. Il savait qu’ici, la mort était plus qu’une compagne : c’était ta propre ombre dotée de dents, rongeant inlassablement tes talons et taillant dans ta chair chaque fois que l’occasion se présentait.

Les yeux de chat de Carnabella ne le quittaient pas. Elle se concentrait alternativement sur la pointe de la hallebarde de Mercurio et sur son visage. Son coach avait dû lui expliquer que son expression pouvait donner des indices quant à ses prochains mouvements. À la façon dont les gouttes de sueur dégringolaient du menton de Carnabella, il devina qu’elle n’avait aucune idée de ses intentions. À moins que ce ne soit seulement la tension due à la retransmission inter-empire. Elle avait tendance à perdre ses moyens devant l’ampleur des évènements.

Tu dois, à un moment où à un autre du combat, lui couper quelque chose. Que tu lui fasses une profonde entaille ou que tu lui coupe un bras, je m’en fiche. Fais-là souffrir, et surtout, fais-là saigner. C’était ce que Higato, son coach, lui avait dit et répété des dizaines de fois avant ce combat. Que Carnabella se soit refusé à lui ne l’aurait pas étonné, mais Mercurio se foutait éperdument des raisons de Higato. Ce qui l’intéressait, c’était la stratégie, le jeu du chat et de la souris. Quoiqu’il arrive, Mercurio avait toujours une longueur d’avance sur ses concurrents. Higato était plus là pour le protéger des représailles des autres coachs et pour veiller sur ses intérêts. La technique, c’était son affaire, et ça n’était pas un gringalet sans expérience pratique du combat qui allait lui en remontrer.

À l’agitation qui commençait à gagner la foule disposée en cercle autour d’eux, Mercurio sentit qu’il allait falloir relancer l’action. Les caméras avaient enregistré assez de gros plans dramatiques sur leurs traits tirés. Il esquissa un mouvement de hallebarde vers Carnabella qui réagit au quart de tour en s’accroupissant prestement tout en imprimant un ample mouvement à son marteau. Elle visait les jambes de Mercurio qui ne se laissa pas avoir et avait déjà prévu le coup : il exécuta un saut parfait qui l’emmena de l’autre côté de la gladiateure.  Il entendit qu’elle poussait un juron dans une langue qui lui était inconnue. Elle savait à quel point elle était vulnérable car, obligée de suivre le mouvement circulaire de son lourd marteau, elle tournait le dos à Mercurio pour plus d’une seconde. Inacceptable.

Il choisit cependant de ne pas assener de coup tant qu’elle ne lui faisait pas face, une sorte de résidu d’honneur désuet. Il trancha dans la chair de son mollet dès qu’elle lui fit à nouveau face. La surprise que ses pupilles de chat dilatées exprimaient aurait pu lui coûté la vie si le combat avait déjà duré plus d’une demi-heure. Mais il était trop tôt. Mercurio attendait qu’elle réagisse, il voulait lui donner l’illusion du contrôle. La foule poussait des rugissements appréciateurs. Il vit que les caméras s’affolaient autour de la blessure de Carnabella, elles filmaient même le sang qui s’infiltrait dans le sable.

Carnabella s’apprêtait à abattre son marteau en direction du bras droit de Mercurio quand une alarme assourdissante retentit dans l’arène. La fréquence était réglée pour entraver tout mouvement. Les gladiateurs n’eurent d’autre choix que de lâcher précipitamment leurs armes pour porter leurs mains à leurs oreilles. Geste au demeurant inefficace.

Une dizaine de gardes en tenue noire envahirent l’arène. L’un deux attrapa Mercurio par le bras et le poussa sans ménagement. Les autres encerclèrent Carnabella qui les regardait, hébétée. L’alarme cessa de hurler quand Carnabella fut menottée par l’un des gardes. Un petit homme trotta bientôt vers eux. Il tenait dans une main un appareil carré qu’il braqua vers la gladiateure.

Ses yeux tournèrent soudain sur leur orbite et elle s’écroula sur le sable, au milieu de son sang.

– Cette femme que vous acclamiez tous, était un robot, déclara l’homme à l’étrange appareil d’une voix étonnamment forte pour sa stature. Elle a violé plusieurs lois inter-empires de la convention de Rigel en ne dévoilant pas sa nature artificielle, qu’un informateur anonyme nous a révélée. Elle a donc été désactivée en vertu de la convention de Rigel en attendant son procès.

Mercurio ferma les yeux et se maudit pour sa bêtise. Il aurait dû le deviner. D’une manière ou d’une autre, Higato avait eu vent de la véritable nature de Carnabella. Il suffisait qu’un soupçon pèse sur un gladiateur pour que la commission de régulation décide de truffer l’arène de capteurs sanguins. Seule une analyse de sang pouvait officiellement attester de la nature robotique ou non d’un individu, mais un prélèvement était impossible sans son consentement. Le sang versé dans le cadre d’un combat pouvait, lui, être manipulé sans autorisation. Higato n’avait pas été rejeté par Carnabella, il voulait simplement la faire arrêter en se servant de Mercurio. Il n’aimait pas ça.

Le petit homme s’avança vers lui.

– Vous pouvez quitter l’arène, mon vieux, le combat est fini.

– Robot ou pas, je l’aurai battue, mon vieux.

Mercurio cracha aux pieds de l’huissier. Il attendit calmement qu’un garde s’empare de lui pour outrage. Il s’en fichait comme d’une guigne. Interrompre un aussi beau combat relevait de la bêtise crasse. Ils auraient pu attendre qu’il gagne. Les salops.

FIN.

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