Attente

Dans un vieux dossier, il y avait ça…

 

La chaleur ambiante empêchait Harold d’esquisser ne serait-ce qu’un frémissement du petit doigt. Son corps tout entier s’engluait imperceptiblement dans ce qui lui semblait être un fluide particulièrement visqueux. La moiteur aberrante de l’air trompait son organisme : non, il n’était pas en train de se noyer. Étendu, et, mis à part les soulèvements de sa poitrine, inanimé, Harold patientait. Depuis si longtemps d’ailleurs, que l’objet de son attente commençait à lui échapper. Mais peu lui importait. Ce qu’il attendait finirait bien par se montrer. Le tout était de ne pas le laisser filer. A force d’immobilité, sa sensibilité s’était considérablement accrue. Passé l’engourdissement inévitable, il pouvait désormais percevoir chaque micro frémissement du coton au contact de sa peau. Il avait également acquis – même si l’évidence avait eu quelques difficultés à s’imposer – une sorte de détection radar semblable à celle des chauves-souris. Harold était capable de suivre la réverbération des faibles mais existantes ondes sonores produites par sa respiration. Il sentait que l’air se viciait un peu plus avec chacune de ses expirations, et que ses inspirations faiblissaient inexorablement à mesure que s’affaissait son thorax.

Parfois, à intervalles réguliers, un trait d’angoisse se fichait dans son ventre et diffusait sa substance toxique par vagues douloureuses. Cela ne durait jamais plus de quelques secondes. Durant ses crises éclair, Harold perdait subitement les contours de son identité, il ne pouvait plus dire si son être se répandait dans le monde, ou bien si c’était le monde qui l’envahissait. Les deux solutions étaient aussi insupportables l’une que l’autre. Et puis, cela cessait abruptement. Un calme anesthésiant s’emparait alors de lui et sa longue attente reprenait, toute aussi interminable qu’auparavant.

Harold se rappelait qu’un jour, sans vraiment le vouloir, mais sans volonté contraire non plus, il s’était allongé dans ce lit bordé de coton blanc immaculé, dans cette pièce qui ne semblait pas aussi étouffante alors. Une impression de confort douillet lui revenait en mémoire au souvenir de cet instant. Il n’avait plus bougé depuis. Et pourtant, des changements étaient à l’œuvre, tapis au cœur de la fixité. La vieillesse gagnait du terrain, elle fructifiait allègrement comme la vermine dans un jardin en friches. Ses muscles, jadis bien découplés, avaient fondus et pendaient autour de ses os comme des vieilles chaussettes sur un fil à linge. Sans pouvoir y poser les yeux, Harold était conscient que sa peau était irrémédiablement fripée. Respirer devenait de plus en plus pénible : un poids croissant pesait sur ses poumons fatigués. Le pire étant certainement la dégénérescence de ses capacités cérébrales, car Harold le sentait, son cerveau s’éteignait tout doucement. S’il voulait retrouver le fil de sa vie, il n’obtenait jamais que de courts morceaux de ficelle effilochés.

Et pourtant, et pourtant… Il fut un temps où, lorsqu’il avait pris ses quartiers en ce lieu, la vigueur et le courage étaient ses maîtres mots. Il fut un temps où, s’il l’avait voulu, il aurait pu tenir le monde entre ses mains. Il fut un temps où tout était possible. Il fut un temps où il détenait les rênes de sa vie.

Un jour, alors que naissait en lui le désir confus de sortir de ce lit et de se remettre en route, Harold s’était aperçu qu’il attendait quelque chose. Alors, il avait attendu, sans bouger, pour que le quelque chose le trouve. Mais rien n’était jamais arrivé. Et Harold était toujours bloqué au fond de son lit, réduit à un vieillard souffreteux.

L’angoisse s’empara une nouvelle fois de lui. D’abord un nœud de la taille d’une piqûre prit forme au creux de son ventre mou, puis un fer rouge mit ses organes à vif, une bombe explosa à l’intérieur de lui, une pression insupportable le réduisit en un seul point, il se transforma en un ignoble mélange sans nom où tout se perd et ne se retrouve jamais.

Et le temps d’un battement de cil, tout était redevenu normal.

Ou presque.

Quelque chose venait de se produire qui avait tout bouleversé. Une brise légère soufflait sur Harold. Une brise qui avait des effets prodigieux. Envolé le poids sur sa poitrine, respirer n’avait plus rien d’un combat pour la vie. Le fond de l’air était redevenu plus sec et plus frais. Dans un lugubre craquement auquel il ne prêta qu’une fugace attention, Harold se redressa. Tous les muscles de son dos protestaient à l’unisson avec ses vertèbres, mais il n’en avait cure. Voilà que ce qu’il attendait venait de se produire.

« Enfin », souffla-t-il d’une voix qui n’était plus que l’ombre d’un murmure.

Ses yeux se posèrent enfin sur ce que ses oreilles lui indiquaient. Le spectacle était affligeant. Lorsqu’il s’y était établi, l’endroit était propre et net. Il regorgeait maintenant de toiles d’araignées auxquelles la brise imprimait de douces oscillations. Tout ce qui avait été blanc un jour arborait désormais une teinte jaunâtre comme le teint d’un malade. L’épaisse couche de poussière qui s’était déposée sur le mobilier commençait à voleter dans le courant d’air dont Harold ne put identifier la provenance. Les draps de cotons n’étaient plus blancs mais couverts de crasse et troués par endroit. Lui-même se trouvait dans un état désastreux. En plus des rides, sa peau s’était décorée de taches de vieillesse qu’il trouvait d’assez mauvais goût ; il se découvrit une longue barbe qui aurait pu être blanche mais qui était saturée de poussière d’un gris sale ; ses ongles au bout de ses doigts noueux avaient poussé de plusieurs centimètres ; dispersée par le vent frais, son odeur corporelle lui évoquait celle d’une vieille carcasse.

Une lumière pâle, embuée de crasse, remplissait la pièce en trébuchant contre les grains poussiéreux en suspension. Harold sentait son cœur tambouriner, prisonnier de sa poitrine avachie.

Le souffle d’Harold de figea soudain.

C’était là.

Dans un coin de la pièce, une simple chaise de bois clair disparaissait à demi sous des milliers de fils, résultat du travail d’une myriade de petites faucheuses. Juchée sur la chaise, une femme posait sur lui son regard inexpressif. Elle portait une longue robe d’un blanc véritable, un blanc à mille lieues de celui, jauni et terni, qu’arboraient les draps d’Harold. La brise légère avait forci : elle vampirisait sa chaleur corporelle et s’engouffrait sous les draps. Harold les rejeta et, dans un effort qui lui coûta ses faibles ressources, il parvint à pivoter pour s’assoir sur le bord du lit et poser à terre ses pieds tremblants – comme le reste de son corps.

La femme n’avait pas d’yeux mais deux orbites laiteuses, aveugles, qui pourtant le regardaient. Son corps maigre et filiforme recélait bien plus de vigueur que celui d’Harold, difforme et mou. Toutefois, elle était spectrale, et semblait aussi légère qu’un souffle de vent. La force qui lui donnait vie ne faisait que la traverser, elle n’était que l’instrument d’une puissance à l’œuvre.

« C’était donc vous que j’attendais », dit Harold.

La voix qui s’éleva en réponse ne provenait pas seulement de la bouche de la femme, mais aussi de chaque souffle d’air glacé qui balayait la pièce. La température avait chuté considérablement ; l’engourdissement gagnait Harold, à commencer par ses doigts et ses pieds.

« Il y a bien longtemps que tu as abandonné ce que tu attends.

– Et qu’est-ce que c’est ?

– Ta vie. »

Harold ne fut soudain plus capable d’identifier les limites de son corps, ses entrailles venaient de geler, ainsi que l’air qui l’entourait. La compréhension venait de le frapper comme une balle de fusil en pleine tête. Son attente n’avait été qu’une longue agonie.

Tout se délitait autour de lui. Le blizzard rognait chaque particule de matière avec acharnement. Des morceaux de table, de cafard, de chaise, de mur, d’araignée, de draps, de lit, d’Harold, se mêlaient maintenant à l’épaisse poussière. Sans autre bruit qu’un murmure glacé, la destruction emportait tout. Juste avant qu’il ne se perdre dans le tourbillon infernal, Harold pu apercevoir le monde qu’il avait abandonné, sans pouvoir rien faire d’autre que de regretter, impuissant. Aucune douleur, aucun cri, seulement une amertume infinie.

En lieu et place du refuge d’Harold, il ne resta bientôt plus qu’un tas de poussière qu’une dernière bourrasque dispersa alentour. Lentement, alors qu’une immobilité nouvelle s’installait, la femme spectrale s’effaça, doucement gommée par une main invisible. Ceci n’était rien d’autre que la Fin.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Micro-histoire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s