Souffle

Bonjour, niaiserie.


Aussi loin que ses souvenirs remontaient, Lena aimait les vieilles pierres. En réalité, elles lui parlaient. Un doux langage de murmures, de courbes, et d’infimes bruissements, crissements, glissements. Petite, elle avait eu beaucoup de mal à comprendre que tout le monde ne percevait pas ce subtil chant qui suintait des pierres imbibées du temps écoulé. Cela l’avait menée à de nombreuses incompréhensions. Les histoires qu’elle racontait étaient mises sur le compte d’une imagination enfantine prétendument fertile, alors que Lena se contentait de retranscrire en phrases intelligibles ce que les pierres lui soufflaient.

Souvent, ça n’était que de simples évènements, des faits tellement anodins qu’ils flottaient autour d’elle en s’intégrant dans le flot des évènements présents ; elles les remarquaient à peine. Ça pouvait être des enfants qui jouaient sous un porche, ou bien un amoureux soucieux d’imprimer son amour dans la trame de la pierre, ou encore un évêque sur le point de délivrer un sermon en latin qui surgissait dans le chœur d’une cathédrale. Mais parfois, Lena se retrouvait témoin de scènes plus épiques ou plus passionnées. Elle avait un jour surpris dans une grange le souvenir de deux adolescents plongés dans une étreinte très intime, très tendre. Jusqu’à un certain point. Elle avait choisi de s’éclipser à ce moment.

Aujourd’hui, Lena n’avait plus eu de réminiscence depuis plusieurs mois et c’est avec surprise qu’elle entendit la clameur du marteau et du burin en passant le seuil de la cathédrale de Metz. Mais la nef était presque déserte. Deux ou trois curieux déambulaient le nez en l’air dans la travée. Le son était pourtant assourdissant. Il provenait du fond, du déambulatoire, derrière le chœur. D’un pas peut-être un peu vif pour l’endroit, Lena se dirigea vers la source du vacarme.

Elle découvrit un jeune tailleur de pierres absorbé dans son ouvrage. Il serrait les dents dans la lumière des vitraux. Mais ça n’était pas les bonnes couleurs. Sur la peau luisante du tailleur de pierres, se reflétait les vitraux d’antan, et non ceux actuels de Chagall. Le souffle du passé, c’était lui. Il était beaucoup plus solide que ses habituels fantômes. Lena se rapprocha plus près de lui. Elle posa la main sur le bloc qu’il travaillait, et elle sentit comme un frémissement sur le bout de ses doigts, comme si elle touchait la membrane du temps.

Au même instant, le jeune homme se détendit et son souffle saccadé remplaça la cadence effrénée de ses martèlements. Il sourit. Durant seulement une toute petite seconde, Lena fut persuadée qu’il la voyait. Elle perdit le cours de ses battements de cœur en même temps que ses couleurs. Puis, l’instant fut passé. Le tailleur de pierres reprit ses outils et le tintement du marteau résonna à nouveau, mais de plus en plus ténu. Jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un souffle.

Lena préféra ne pas bouger durant plusieurs minutes.

Dans l’abside en face d’elle, une statue la regardait avec insistance. Une statue qui aurait pu être son reflet de pierre.

Pardon. Je suis d’humeur fleur bleue.

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