La Bibliothèque

Ce texte possède trois caractéristiques rares pour moi : il est écrit à la première personne, au présent et le narrateur est de sexe féminin. Oui, je vous offre une rareté, soyez heureux.


Cet endroit, je… Je le connais. C’est une immense bibliothèque. Les pompeuses couvertures plein cuirs côtoient sans s’offusquer celles, plus modestes, de carton souple. Les livres s’alignent en rangées inégales qui courent à perte de vue. C’est terriblement poussiéreux. J’éternue, évidemment. Mon éternuement résonne étrangement, il se heurte au vide, puis est absorbé dans les pages. Un rai de lumière provenant d’un plafonnier sur le déclin éclaire les particules de poussières qui dansent encore devant moi. Pourtant, je ne bouge pas. On dirait que rien n’a bougé ici depuis des centaines d’années. J’ai peur que tout s’écroule comme un château de cartes si je fais trop de mouvements. C’est pour ça que je ne bouge pas, il faut d’abord que je sois sûre de ce que je vais faire. Je ne me souviens plus comment je suis arrivée ici, mais je sais que ce n’est pas important.

Tout à coup, je sais où je dois aller. Sans hésitation, je m’immisce dans les entrailles de la Bibliothèque. Derrière moi, les lampes s’éteignent, tandis qu’elles s’allument devant moi. Je crois que cet endroit m’appartient. Mes pas sont étouffés dans la moquette à la teinte lie de vin douteuse. La poussière se soulève par paquets et vient tourbillonner derrière mes talons. J’ai l’impression de porter une cape invisible, je me sens investie d’une mission et d’un pouvoir. La Bibliothèque dort depuis des siècles, il faut que je la sorte de sa torpeur. J’arrive au bout d’une allée. Il y a un tout petit bureau, avec une tablette en bois et des pieds en métal à la peinture verte qui s’écaille, vous savez, comme les tables qu’on a au collège. Il y a d’ailleurs une chaise assortie au dossier à moitié arraché. Un antique écran d’ordinateur trône sur ce petit bureau, ainsi qu’une souris à boule et un clavier si poussiéreux qu’on ne peut plus lire les signes sur les touches. Je m’assois. J’ai l’impression d’être à mon poste de travail. Mon pied a buté contre quelque chose de dur, j’ai eu peur qu’il se casse, mais non. Je me penche et découvre une tour de PC qui semble tout droit sortie du garage de mon père. Là-dessous, les fils et les prises électriques s’enchevêtrent comme des serpents, ou plutôt comme des mues de serpent. En époussetant l’appareil, je découvre un bouton power que je presse sans même y réfléchir. Aussitôt, la vieille carcasse se met à vibrer en émettant un ronronnement enroué. Quand je me redresse, la chaise grince mais tient bon. J’allume l’écran et suis obligée de l’essuyer avec le revers de ma manche si je veux parvenir à lire quelque chose.

C’est étrange, je m’attendais à voir apparaître l’écran de démarrage de Windows 98 ou 95 ou même MS-DOS, mais rien de tel. Juste une ligne de texte blanche sur fond noir :

» Bonjour. Vous êtes le Bibliothécaire ?

Je ne sais pas où ça va me mener, mais je réponds. Je dois marteler le clavier pour que les lettres s’affichent à l’écran. Et les touches grincent. C’est d’un sinistre !

« LA Bibliothécaire, oui. C’est pour emprunter ?

» Non, c’est pour rendre.

« Il va falloir venir en personne dans ce cas.

» Non, il s’agit de vous rendre un service et non un livre.

Je ne peux pas m’empêcher de tiquer. On dirait vraiment que quelqu’un d’autre envoie ces messages instantanés. Je croyais être seule ici. Et à la réflexion, je le suis. Cette conversation vient définitivement de l’extérieur.

« Je vous connais ?

» Bientôt. Soyez patiente.

« Bon. Et quel est ce service que vous êtes censé me rendre ?

» Lorsque vous reviendrez ici, quelqu’un sera là ou aura essayé d’entrer.

» Désolé.

J’ai l’intention de taper « Pourquoi désolé ? Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? » en réponse, mais l’écran s’éteint sans crier gare. Avec un petit sifflement déçu, l’ordinateur aussi s’éteint. La pauvre machine fatiguée vient de livrer son dernier soubresaut de vie électronique. Je crois que toute tentative de réanimation serait vaine. J’espère que quelque part dans la Bibliothèque il y a un autre ordinateur où les livres sont indexés, sinon l’ampleur de la tâche risque de m’écraser. Je ne sais pas si les Bibliothécaires ont le droit de venir ici accompagnés, mais j’aimerais avoir un compagnon.

Je me lève et remet la chaise en place, mais le dossier se détache complètement et tombe sur la moquette dans des volutes de poussière. Ma gorge s’assèche soudain et ma bouche devient pâteuse. Un goût de colle et d’encre plombe ma langue et empoisonne ma salive. J’ai la désagréable sensation que toute la poussière provient des livres. Quelque chose rôde qui n’est pas vivant. Quelque chose rôde qui est fait de patience, de détermination et de rancœur. Quelque chose rôde qui détruit les livres. Je ne me sens pas bien, je voudrais avancer mais c’est comme si j’avais un trou à la place du ventre. On me fauche les jambes, je titube, je manque tomber et me rattrape de justesse à l’étagère derrière moi. Tout devient granuleux et mes oreilles bourdonnent. Soudain, porter des hauts talons relève plus de la bêtise que de la coquetterie : une de mes cheville se tord et je m’affale pour de bon tandis qu’une dizaine d’ouvrages dégringolent sur moi. J’ai le temps de lire le titre d’un livre qui s’est ouvert sur mes genoux avant que ma vision ne devienne totalement noire et que le silence se fasse : Ceci n’est pas la fin. Bizarre.

Et ceci n’est effectivement pas la fin. Dans l’idéal, ce passage devra s’intégrer dans un ensemble plus gros.

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1 commentaire

Classé dans Micro-histoire

Une réponse à “La Bibliothèque

  1. Frédérique Mam

    j’attends la suite…

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