Sorcière

Je ne sais que faire de ce bout de texte depuis environ trois mois que je l’ai écrit. J’ai l’impression de distinguer entre les lignes un monde trop grand pour moi et déjà visité par de plus talentueux conteurs que moi.

 

Carmine Oft jeta quelque chose dans le feu. Edwin eut à peine le temps de reculer avant qu’une explosion bleue n’illumine toute la pièce. Il se couvrit les yeux avec son bras alors que les flammes crépitaient dans l’âtre en venant lécher le linteau de la cheminée.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il. De la magie ?

Elle fut secouée par un petit rire entre mépris et amusement. Ses yeux, deux émeraudes, le pénétrèrent par leur éclat. Rien ne l’avait préparé à ça. On lui avait beaucoup parlé de ses exploits et de ses crimes, de son pouvoir, mais jamais vraiment d’elle. Comme il aurait voulu être prévenu : « Edwin, mon ami, ne t’approche pas de Carmine Oft, sauf tu as envie de tomber éperdument amoureux d’une femme qui a commis plus d’atrocités qu’elle n’a pris de repas. »

– Si c’était de la magie, monsieur Caprique, les magiciens ne seraient pas autant craints. Ce tour ne demande rien qui soit inaccessible au commun des mortels. La magie réclame beaucoup plus de subtilité et de volonté, et surtout, elle préfère l’ombre à la lumière car elle prise la discrétion par-dessus tout.

Edwin n’était pas certain de bien saisir ce qu’elle voulait dire, mais il sentait que ses paroles éveillaient un écho en lui. Du plus profond de son inconscient, il savait qu’il était exactement où il devait être. Que cette femme tienne son avenir entre ses mains le remplissait de joie et de terreur. Il lui suffisait d’une seule question, et Carmine Oft pourrait alors décider de ce qui allait lui arriver.

– Pourriez-vous…

– Oui, monsieur Caprique ?

– Je me demandais si vous pouviez m’apprendre, finit-il par lâcher en un souffle.

– Vous apprendre ?

– Oui, m’apprendre… ce que vous faites… la magie.

Pour la première fois, Edwin vit la surprise se peindre sur le visage de la sorcière. Ses yeux s’écarquillèrent un instant avant de le fixer avec un intérêt qui fut loin de lui déplaire. Elle lui sourit, secouant la tête de droite à gauche et Edwin se sentit soudain pris au piège, mais il n’était plus question de reculer à présent.

– Et il fallait que se soit vous, entre toutes les possibilités imaginables, il fallait que se soit vous, murmura-t-elle.

– Excusez-moi ?

– Monsieur Caprique, ou plutôt, prince Caprique, comme vous auriez dû me le rappeler, je me fiche de savoir pourquoi et à quelles fins vous voulez apprendre la magie, mais sachez que ce n’est pas un hobby de plus comme la chasse ou bien courir le jupon…

A ces mots, Edwin ne put s’empêcher de rougir.

– La magie change tout, continua-t-elle. Elle modifie toute votre vie et demande un investissement permanent, elle demande des sacrifices énormes. Et je suis plus que sceptique quant à votre engagement.

– Je sais tout cela ! se récria Edwin. Je ne me défilerais pas, je serais un élève attentif et assidu, je…

Oft continuait à secouer la tête : elle ne croyait pas un mot de ce qu’il lui disait.

– Je conçois que votre jeune âge tend à vous faire voir les choses comme fixées dans un absolu immuable, mais, voyez-vous, ça ne fonctionne pas comme ça. De plus, votre condition est loin d’être idéale pour un apprenti.

– Que voulez-vous dire ma condition ?

– Vous êtes un prince, Edwin Caprique, et les princes sont loin d’avoir le libre arbitre lorsqu’il s’agit de leur formation. Vous devez apprendre l’histoire et la géographie du royaume, vous devez maîtriser la langue de vos ennemis et connaître toutes leurs faiblesses, vous devez faire de même avec vos alliés, vous devez savoir mener des hommes à la guerre, élaborer des stratégies, vous comporter de manière appropriée en face des puissants, vous devez savoir être ferme mais juste avec le peuple…

Edwin leva les yeux au ciel, exhalant un long soupir alors qu’il se mettait à faire les cent pas dans la pièce.

– Il s’agit là des devoirs de Rosnay, mon aîné, dit-il, à la rigueur ceux de Glen, mais pas des miens. Je suis le dernier, l’avorton de trop, le fruit d’un remariage honteux, je suis le résultat de la folie romantique de mon père, un quasi-bâtard, mais je peux vous assurer que je ne suis pas de l’étoffe des princes ou des rois. Et pour rien au monde je ne désirerais en être. Je désire apprendre la magie.

Les émeraudes le fixèrent sans sourciller, le suivant dans ses incessantes allées et venues. Par un miracle qu’il ne s’expliqua pas, il parvint à rendre son regard à Oft sans flancher.

– Si vous croyez avoir la force nécessaire en vous pour vous opposez à votre père et à vos frères, car je vous promets qu’ils ne seront en aucun cas d’accord avec votre décision, alors je vous apprendrais la magie telle que je la connais. Je dois aussi vous prévenir, prince, vous devrez faire tout ce que je vous dis, sans aucune question ou protestation d’aucune sorte, vous devrez me faire aveuglément confiance.

Edwin cessa de parcourir la pièce à grands pas et se planta devant la sorcière. Il lutta pour ne pas laisser son regard vagabonder sur ses formes délicieuses.

– Dans ce cas, je dois vous avertir, sorcière, vous devrez également me faire aveuglément confiance.

– Comme vous voudrez.

Un sourire triomphal se répandit sur le visage du prince. Il avait réussit.

– Alors, par les dieux, Carmine Oft, je serais votre apprenti.

– Je ne vois pas tellement ce que viennent faire les dieux – ces vieux machins – dans cette affaire, mais ainsi soit-il, prince Edwin Caprique. Et laissez-moi vous dire que vous allez amèrement le regretter.

– Ainsi soit-il, dit-il en s’éclipsant. Je reviendrais demain matin à la première heure.

Il grimpa les quelques marches qui menaient à la porte, puis tapa trois coups secs pour prévenir le garde posté de l’autre côté. Celui-ci vint lui ouvrir en se mettant au garde à vous lorsque le prince passa devant lui. Edwin observa le garde, sa tête ne lui disait rien et son attitude était trop digne.

– Repos, soldat. Vous êtes nouveau, n’est-ce pas ?

– Oui, prince, répondit-il en refermant la lourde porte au moyen de trois clés différentes. J’ai pris mes fonctions hier.

Edwin hocha la tête.

– Je m’en serais douté. Sinon, vous sauriez qu’il n’est pas d’usage de se mettre au garde à vous devant moi, le demi-Caprique aux dires de mes frères.

Le garde parut étonné, voire même horrifié par les paroles d’Edwin.

– Mais vous êtes un prince, je dois le faire, vous êtes mon supérieur, c’est ce que dit la loi. Même vos frères ne peuvent outrepasser la loi, sauf leur respect.

À ces mots, Edwin sentit qu’il avait devant lui un homme qui ne se laisserait pas intimider par le rang de Glen ou de Rosnay. Potentiellement même de son père. S’en faire un ami pourrait s’avérer utile.

– Puis-le vous demander votre nom, soldat ?

– Elias Vautremont, prince, votre serviteur.

– Et bien, je ne vous en demande pas tant, Vautremont, mais je saurais m’en souvenir. Surveillez bien la sorcière. Pourriez-vous me prévenir si quelqu’un d’autre que moi lui rend visite ?

– Certainement, prince.

 

Verdict ?

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1 commentaire

Classé dans Micro-histoire

Une réponse à “Sorcière

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