Poulpitude

Ah ! Voilà, ça c’est du neuf !

 

Le jeune Eugène ne sut que faire avec ce qu’il venait d’apprendre à propos du poulpe qu’il devait préparer. Il demeura bêtement immobile. Sa bouche à demi ouverte et ses yeux écarquillés lui conféraient – il fallait bien l’avouer – un air profondément débile ce qui était loin de tourner à son avantage.

 

Si vous le voulez bien, remontons légèrement le temps de trois minutes afin d’accéder à une meilleure compréhension de l’état d’Eugène en cet instant.

 

Eugène venait de finir des études de littérature, voie choisie par défaut, et se trouvait dans un désœuvrement total depuis presque deux mois entiers. Sa mère avait donc prit la décision de le sortir un peu ; celle-ci avait eut la brillante idée de l’inscrire avec elle à un cours de cuisine, faisant ainsi d’une pierre deux coups en lui rappelant subtilement que ses qualités culinaires laissaient à désirer.

Trois minutes avant le moment où nous l’avons laissé, Eugène s’apprêtait donc à découper un poulpe. En plus du dégoût évident découlant de la manipulation d’un animal marin mort, Eugène ressentait un malaise grandissant. Il était certain que c’était en partie dû à la nuée de ménagères de plus de cinquante ans qui se battaient pour partager son plan de travail et à la présence parmi elle d’une jolie jeune femme nommée Adèle. Cette dernière ne participait malheureusement pas à la compétition. Mais quelque chose d’autre le tracassait.

Le poulpe avait été consciencieusement nettoyé et vidé de son encre par Irène, la binôme du jour d’Eugène qui comptait bien l’échanger contre Adèle à la prochaine séance. Pour tout dire, alors qu’il levait son couteau au dessus du céphalopode, les yeux d’Eugène furent immédiatement attirés par la robe d’été aux vives couleurs rouges et jaunes d’Adèle. Il fut presque instantanément aspiré par un tourbillon de chaleur et de lumière éclatante avec en son centre cette fille dont il ne connaissait que le nom – et l’intérêt pour la cuisine.

Mais contrairement aux apparences, Adèle n’était pas la cause de l’air ahuri d’Eugène. Une minute avant l’instant fatidique de notre rencontre avec Eugène, Irène la binôme lui posa une question qui fit disparaître le tourbillon dans sa tête en happant avec lui la projection mentale de la jolie Adèle.

Se basant sur l’expression horrifiée d’Irène la binôme lorsqu’il répondit « Oui, oui » la question en question ne devait pas être « est-ce que vous vous sentez bien, mon cher Eugène ? » mais plutôt « Auriez-vous par hasard déjà découpé en morceau des bébés chats ? ». Voilà qui réglait le problème de l’échange de binôme : Irène serait désormais beaucoup moins enjouée à l’idée de le côtoyer de si près.

Puis, Eugène attrapa le poulpe.

Puis, Eugène fut le poulpe.

 

Aucun bruit. Des algues qui se balancent paresseusement tout autour de lui. Une eau délicieusement chaude. Un rocher. Huit tentacules musclés et habiles. La vie est une succession d’impressions, d’influx nerveux, de couleurs, de courants chauds et froids. La vie s’étale simplement, sans fioriture. La vie est.

Tout à coup, une brisure s’opère dans ce flot d’insouciance. Le rocher se déplace sans l’en informer, le sable danse en tempête liquide, les courants muent en imprévisibles tourbillons.

Automatiquement, il vide sa poche d’encre. Mais il est déjà trop tard : sa précipitation le projette contre un filet, il est prisonnier. Il n’a plus rien pour s’accrocher, et bientôt il suffoque. Il passe du liquide au gazeux et c’est mauvais. Très mauvais.

Tout s’accélère, puis une douleur fulgurante explose dans chacune de ses cellules. Noir. Rideau.

 

Nous retrouvons donc Eugène, hébété, ne sachant pas comment réagir face à la mort du poulpe qui vient de s’imprimer dans sa chair. L’éventualité de tout plaquer pour aller sauver des poulpes en Sicile lui traversa l’esprit. Mais il jugea que c’était un peu prématuré. Eugène opta donc pour une action moins radicale, mais néanmoins significative.

Il reposa le poulpe sur le plan de travail avec une tendresse infinie.

Il toisa Irène la binôme.

Il toisa ensuite un à un tous les élèves du cours de cuisine, y compris sa mère et la jolie Adèle.

Il se dirigea vers la sortie en dénouant son tablier blanc. Les discussions s’éteignirent dans la salle. Il jeta son tablier à terre.

Sur un ton grondant, il déclara : « Vous êtes tous répugnants, comment pouvez-vous faire ça ? ».

Il sortit.

Il n’irait pas sauver des poulpes en Sicile. Il irait en Espagne plutôt.

 

Je tiens à préciser qu’aucun animal n’a été maltraité lors de la rédaction de cette nouvelle.

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2 Commentaires

Classé dans Micro-histoire

2 réponses à “Poulpitude

  1. Gillou

    Veux aller sauver des poulpes !!! Je t’emmène?
    😉

  2. Frédérique Mam

    Fripouille va bien?

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