STR

Juste histoire de dire que non, je n’ai pas oublié que j’avais un blog, mais là, j’essaye d’écrire un roman. C’est dur.


Levant les yeux vers le ciel, Ester vit dans la lune le reflet de ses propres peurs. Voilée par un épais masque gris, elle diffusait tant bien que mal sa lumière pâlotte, par touches hésitantes et éparpillées. C’était l’obscurité plus que la lumière qui donnait du relief au paysage. Pas de gouffre sans fond et pas d’immenses ombres projetées sans obscurité. C’était pareil pour Ester. Durant sa courte existence, Ester ne s’était jamais sentie aussi vivante que lorsque le spectre de la peur la guettait. Quand la peur toquait à la porte de sa récalcitrante caboche, un jour monochrome se levait dans la tête d’Ester, tout se peignait de gris et d’argent et seuls les vrais noirs restaient noir. Un filtre se superposait à sa vision habituelle, lui montrant clairement les choses à faire et surtout celles à ne pas faire.

La peur, une anomalie qu’elle avait appris à domestiquer. Elle n’en parlait jamais, au risque de mettre un terme à son existence. Car Ester n’aurait jamais du voir le jour, elle avait été programmée pour n’être rien de plus qu’un super calculateur, une machine organique. Un mashinor. Ester était un rejeton de l’ère numérique, conditionnée pour la sécurité et la protection rapprochée, un superflic dopé au silicium. L’une des premières de cette nouvelle espèce née de la symbiose entre les humains et les machines, le numéro 004 de la ligne STR de chez Glendings Industries. Tout comme ses comparses mashinors, Ester était destinée à servir dans la police. Les STR, Security and Traffic Recruit, représentait le plus gros et le plus risqué des contrats de Glendings Industries et il avait été passé avec la police de l’état de New York. Les mashinors avaient subi un accueil frileux auprès du grand public et dans les rangs de la police, mais Glendings Industries n’avait pas faibli et les performances de la dizaine de mashinors policiers avaient fait fondre comme neige au soleil la plupart des doutes.

En réalité, les mashinors étaient très humains. Sur un exosquelette de métal, des muscles et une peau totalement organiques assuraient aux mashinors une plastique parfaitement humaine. Dans leur cerveau, des merveilles de biotechnologie avaient été déployées, un cerveau presque entièrement humain mais grouillant de nano-unités garantissait aux mashinors une parfaite maîtrise d’eux-mêmes et inhibait tout désir, émotion ou ambition autre que d’obéir aux ordres de leurs supérieurs, les mashinors n’étaient notamment pas capables de mentir. Ils possédaient bien sûr une volonté propre, mais bridée, s’écoulant au goutte à goutte lors des situations de dangers requérant une prise de décision rapide, efficace et sûre. Tout cela était géré à la perfection par le cerveau probabiliste des mashinors, fondé sur une boucle auto-référante qui simulait une attitude humaine dans 99,99 pourcent des cas.

Mais quelque chose était allé de travers pour Ester. Après dix années de bons et loyaux services dans la police New Yorkaise, elle était entrée au service d’Orson Quest. Et pour la première fois de sa vie, elle avait eu peur.

~

Elle se tenait bien droite sur le pas de la porte, solidement campée sur ses jambes, les bras le long du corps. Elle était vêtue d’un sobre costume noir et d’une chemise blanche et avait des cheveux noirs coupés courts. Ses yeux gris bleu révélaient une franchise propre aux mashinors. Elle ne cilla pas devant Orson Quest lorsqu’il lui ouvrit la porte. Il sourit alors qu’il croisait son regard imperturbable.

– Vous êtes donc Ester ?

– STR-004, monsieur Quest.

– ça sera donc Ester. Et appelez-moi Orson, s’il vous plait.

– Comme il vous plaira Orson.

– Ne restez pas là, entrez donc, Ester, fit Quest en lui dégageant le passage vers son immense salon.

Au premier pas dans cette grande maison, STR-OO4 senti qu’une infime modification s’opérait en elle. C’était la première fois qu’elle entrait chez un particulier sans avoir pour mission de lui faire subir un interrogatoire ou bien d’assurer sa protection. Elle venait passer un entretien d’embauche. Orson Quest ne comptait pas acquérir un mashinor pour sa protection mais bien embaucher un mashinor. Comme la simulation d’humanité qui l’animait l’exigeait, STR-004 s’immobilisa au milieu du salon, attendant une quelconque invitation de la part de son hôte. Quest lui indiqua qu’elle pouvait s’installer dans le fauteuil de son choix. Elle opta pour celui qui lui donnait le plus grand angle de vision sur la pièce.

– Voudriez-vous un café, ou un thé peut-être, Ester ?

– Pardonnez-moi, mais je suis obligée de refuser monsieur Quest, je ne peux rien avaler qui contienne un quelconque excitant ou toute autre substance qui puisse avoir un effet indésirable. Cela dit, un verre d’eau serait parfait.

– Ce sera donc un verre d’eau pour Ester et un café pour moi, Stan.

Un petit automate distributeur s’approcha alors d’eux silencieusement et déposa leurs consommations sur la table basse. Tout en empoignant son verre d’eau, STR-004 l’observa attentivement, elle n’avait jamais vu un tel modèle, ceux qu’elle connaissait étaient beaucoup plus balourds et beaucoup moins précis que Stan. Orson remarqua son attention pour le robot.

– Il n’est pas comme vous Ester, vous êtes presque humaine ; pour moi, si je vous embauche, vous serez humaine, vous serez vraiment quelqu’un.

STR-004 s’était arrêté de boire. Pendant un centième de seconde, quelque chose avait déraillé, un phénomène anormal, incontrôlé, s’était déroulé au sein du cerveau de STR-004. Un maillon venait de sauter dans la chaîne de sa conscience.

– Mais je ne suis pas humaine, dit-elle moins catégorique qu’elle n’aurait du l’être.

Lorsqu’elle reposa son verre, elle sentit qu’un tressaillement la parcourait. Une réaction chimique inédite avait lieu qui bousculait ses synapses de silicium dopé. Il fallait que ça cesse, sans quoi le fragile équilibre de son cerveau serait brisé.

– Je ne suis pas humaine, répéta-t-elle d’un ton sans appel cette fois. Mon cerveau est truffé d’inhibiteurs, je suis incapable de penser comme vous. On m’a munie d’un faux-semblant de conscience grâce à une boucle de rétroaction, mais ce n’est qu’un leurre qui me permet simplement d’analyser mon environnement et de prendre des décisions en conséquence. Mais il me manque une chose essentielle pour être humaine : l’instinct. Ne vous fiez pas à mon apparence, monsieur Quest.

Elle avait repris les choses en main, sa position était claire.

– Très bien, voyez ça comme vous voudrez.

Le reste de l’entretien se poursuivit sans incident par un engrangement de détails sur les capacités de STR-004 et sur les conditions de vie d’Orson Quest et il se solda par l’embauche de la mashinor comme garde du corps.

~

Travailler aux côtés d’Orson Quest s’avéra être beaucoup plus éprouvant pour STR-004 que de servir la police de New York. Son comportement exerçait sur la mashinor une pression d’un ordre nouveau pour elle : Quest jouait avec ses nerfs tout artificiels qu’ils fussent. La manie qu’il avait de l’appeler Ester et non STR-004 ou STR déclenchait chaque fois des tressaillements semblables à celui du jour de l’entretien. C’était comme si on tiraillait les coins de son cerveau. Il lui semblait alors être quelque chose d’autre qu’un mashinor, quelque chose d’indéfini, quelque chose que tout son corps refusait. Mais quoi qu’il arrive, STR-004 faisait montre d’un sang-froid et d’une capacité d’analyse infaillibles, absolument rien n’était à même de la déstabiliser.

Et puis un jour, tout bascula. L’évènement qui devait changer à jamais le cours de l’existence de STR-004 était d’une banalité déconcertante.

Comme presque tous les soirs, alors qu’Orson avait rapporté une montagne de travail à la maison, STR-004 s’occupait du repas. Ça n’était pas compris dans ses obligations professionnelles mais si elle ne le prenait pas en charge, personne ne le faisait. Elle préparait ce soir là des magrets de canard flambés aux pommes. Dotée de gestes précis et ordonnés, réglée comme une horloge, cuisiner était pour elle une formalité sans grande difficulté. Elle n’avait pas prévu ce qui arriva au moment du flambage. La hotte aspirante était allumée depuis le début de la préparation du repas et son ronronnement berçait la mashinor.

Une pointe de vinaigre balsamique, une bonne rasade de Cointreau, une flamme. STR-004 s’apprêta à remuer magrets et pommes jusqu’à l’extinction de la flamme orange. Son plat n’arriva jamais à son terme. Alors qu’elle empoignait une cuillère en bois, une terrible explosion se produisit dans le conduit de la hotte où les vapeurs d’alcool s’étaient trouvées piégées.

Au dessus de la tête de STR-004, ce fut une pluie de plâtre, briques et débris en tout genre. Dans la tête de STR-004 ce fut une avalanche de sensations contradictoires. Un barrage s’effondra et libéra la substance produite au cours des dernières semaines et ce flot d’adrénaline inonda son corps. Passé une paralysie de quelques secondes durant lesquelles elle eut envie de s’enfuir le plus vite et le plus loin possible, STR-004 senti un cri monter de sa poitrine, faisant vibrer son exosquelette métallique avant ses cordes vocales. Sa gorge se déchira au passage du cri. Cette situation était la plus incompréhensible que la mashinor ait jamais vécue.

Piège.

Elle était un animal pris au piège.

Un nuage de poussière grisâtre flottait dans la cuisine dévastée. STR-004 s’était recroquevillée dans un angle du plan de travail et n’osait plus remuer un seul orteil. Son cri devint muet alors que la poussière se déposait sur elle, la recouvrant d’un film gris. Elle sentait que son cœur battait beaucoup trop fort et bien plus vite que de coutume. Le temps s’arrêta puis s’étira comme une sinistre note de fin de requiem.

Une éternité plus tard, Orson fit irruption dans les vestiges de sa cuisine. Il envisagea la scène d’un regard choqué.

– Ester, murmura-t-il.

Celle-ci l’entendit comme à travers un long tube, couvert par les battements toujours effrénés de son cœur. Mais cette fois, au lieu de l’habituelle sensation de rejet, ce fut un soulagement lorsqu’Orson l’appela Ester. Son cœur se calma enfin. Elle se rendit compte que pour la première fois depuis sa création, elle pleurait. Le goût du sel se répandit sur ses lèvres, adoucissant celui de…

– La peur, dit-elle.

Orson la prit sous l’épaule pour l’aider à se relever.

– Je suis devenue humaine, Orson. Je suis Ester.

~

Derrière son masque, la lune brillait.

Cheveux blonds, lentilles vertes et faux nom. Ester Quest avait pris le nom de celui qui avait éveillé la peur en elle. Elle vivait désormais dans la peur que Glendings Industries apprenne un jour ce qu’elle était devenue. Pour rien au monde elle n’aurait voulu perdre cette crainte, cette part d’animalité qu’était l’instinct et qui complétait sa part froide et raisonnée d’hybride de silice.

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Classé dans Micro-histoire

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